L’Art est Cosa Mentale – Soufiane Ababri

Yasmine : Récemment, mon regard s’est penché sur des artistes qui fouillent le passé afin de porter un regard sur le présent. Des artistes travaillant les archives et qui posent des questions, parfois peu accessibles à la première visite et qui font certainement réfléchir. C’est en allant à la Ferme Du Buisson voir l’exposition Orphelins de Fanon de Mathieu K. Abonnenc puis quelques temps après, à l’espace Khiasma, celle de Vincent Meessen que mon intérêt s’est éveillé. J’ai été marquée par cette démarche qu’ils avaient en commun de recherche et de fouilles, comme des archéologues, historiens, philosophes, l’artiste se présente comme un chercheur en sciences sociales. Chacun avec son regard propre, ils s’intéressent à la colonisation / décolonisation / post colonialisme.

Recently, I focused on artists who delve in the past to take a look at the present. Artists working on archives and who ask questions, sometimes inaccessible to the first visit but which certainly makes you think. It was when I went to the Ferme Du Buisson to see the exhibition Orphelins de Fanon by Mathieu K. Abonnenc then after some time, at the espace Khiasma to see the one of Vincent Meessen that my interest was aroused. I was caught by their common approach regarding research and excavations, as archaeologists, historians, philosophers, the artist presents himself as a social scientist. Each with their own look, they are interested in colonization / decolonization / post colonialism.

Martina : Il y a quelque temps, Yasmine et moi étions invitées par Soufiane Ababri à visiter son studio. Pourvues d’une camera et d’un bloc notes on est parties à la découverte de cet artiste et son lieu de travail. Soufiane était encore une énigme pour moi. Les seules choses que je savais étaient qu’il est un artiste conceptuel et qu’il travaille sur l’idée de l’échange de la pensée, le décalage culturel, les questions territoriales et il aimerait bien prendre part au prochain cycle KSAT avec un nouveau projet expérimental.

Je voulais en savoir plus.

It’s been a while, Yasmine and I were invited by Soufiane Ababri to visit his studio. Equipped with a camera and a notepad we were ready to discover the artist and his work. At that time, Soufiane was still a mystery to me. The only thing I knew about him was that he is a conceptual artist and he is working on the idea of ​​exchange of knowledge, cultural shift, territorial issues and that he would like to take part to the next KSAT cycle with a new experimental project.

I wanted to know more about him.

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Y: La première fois que j’ai rencontré Soufiane, mais également la première fois que je suis allée chez lui, il m’a présenté la même pièce, une photo d’une intervention. Il insiste sur le fait qu’elle ne représente pas sa façon habituelle de travailler mais elle semble être comme une introduction à son travail et une porte ouverte vers la suite. Une voiture garée dans une rue de la ville, le véhicule est couvert de neige. L’artiste, par une action instantanée et spontanée sur le réel, a ajouté à la main dans la neige son empreinte en inscrivant « Où ? ». Ce paysage, qui interroge sur un véhicule temporairement à l’arrêt, est comme un souffle dans le temps. Tout va redémarrer d’ici peu, la neige va fondre, la voiture va partir mais où ? Il pose ainsi la question de l’exil.

The first time I met Soufiane, but also the first time I went to his place, he showed me the same piece first, a picture of an intervention. He insists it is not his usual way of working, but it seems to be an introduction to his work and an open door to the following. A car parked in a street of the city, the car is covered with snow. The artist, instantaneous and spontaneous action on the real added by hand in the snow forms the letter « Où?  » (where? in french). This landscape, which examines a vehicle temporarily stopped, is like a breath in time. All will restart soon, the snow will melt, the car will go, but where? Through this, he raises the question of exile.

M: Ce tirage photographique représente une sorte de statement déclarant le dépaysement. La localisation arbitraire dans l’espace-temps nous transporte dans un ailleurs inconnu,  où le geste de l’artiste interfère avec un paysage donné. L’action se transforme en communication. Il capture l’instant et il part.

This print represents a sort of statement to communicate disorientation. The arbitrary choice of location, in an unknown space-time lapse, carry us elsewhere, a place where the artist’s gesture contaminates a given landscape. Action becomes communication. He captures the moment and leave.

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Y : Dans sa dernière pièce Between Lovers, Soufiane Ababri s’appuie sur sa relation avec le Maroc et la France pour initier une conversation à travers une discussion écrite entre deux protagonistes qui discutent de ce qui est relaté dans un quotidien français puis marocain. Le visiteur se trouve  propulsé à la place des protagonistes, qui ont disparus, pour laisser leurs pensées renversées comme traces sur le mur ainsi que les résidus des journaux consultés sur leurs chaises. Le visiteur se retrouve littéralement lui aussi « le cul entre deux chaises ».

In his latest piece Between Lovers, Soufiane Ababri relies on its relationship with Morocco and France to initiate a conversation through a written discussion between two protagonists who discuss what is reported in a French newspaper and a Moroccan one. This way, the visitor is transfered to the protagonists position, who disappeared, leaving their thoughts to spread traces on the wall as well as leftovers of the newspapers available on their chairs. The visitor finds himself literally with his « ass between two chairs. »

M : On se trouve devant une situation recrée par l’artiste. Comme une sorte de télé-réalité désertée on est face à un scénario : est ce que l’action a déjà eu lieu ou est-ce que les acteurs doivent encore faire leur entrée en scène ? Est ce qu’ils sont partis ? Peut être n’ont ils jamais été là… Il ne reste qu’une trace écrite à la main pour combler le vide de la présence humaine, deux feuilles encadrées et accrochées au mur, dont on ne peut pas déchiffrer le sens car elles sont placées à l’envers.

We’re in front of a fictional situation created by the artist. As a sort of deserted reality show we find ourself looking to a fake scenario: did the action already happen or are we waiting for something to show off? Did somebody left? Maybe anybody have been there either… The only clue left on the scene aresome handwritten traces to fill out the absence of human presence, two pages framed and hung on the wall, mostly impossible to decrypt because they’re set conversely.

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Y : Dans un autre travail, l’artiste « crée sa science » nous dit-il, le Palmiérisme – ou comment les arabes cueillent les dattes. Ici, il s’intéresse à la migration, non pas des personnes, mais des palmiers. Il observe la déchéance d’une belle plante dans un milieu qui n’est pas son environnement naturel. La plante survit mais flétrit puis meurt à petit feu. Le palmier se présente comme le symbole de l’orient qui n’est pas sans éveiller en nous un parallèle avec la migration des Hommes et la difficulté d’adaptation à un nouvel environnement qui n’est pas celui d’origine. Alors que nous sécherions dans le désert, l’environnement du palmier, c’est lui, qui, invité dans notre monde, s’assèche lorsqu’on l’observe sans l’entretenir, lorsqu’on le laisse dépérir sans lui donner les clefs en main pour s’adapter. La métaphore est troublante et pousse à la réflexion.

In another work, the artist « creates his own science » he tells us, it’s called the Palmiérisme – or how the Arabs pick the dates. Here, he focuses on migration, not people, but palm trees. He observes the decline of a beautiful plant in an environment that is not its natural environment. The plant survives but then fades and slowly dies. The palmtree stands as the symbol of the East and is not without making a parallel with the migration of men and the difficulty of adapting to a new environment which is not the original one. While we would dry in a desertic environment, the one of the palmtrees, it’s it, the palmtree, which, when invited in our world, becomes to dry when observed without care, when we leave it to decay without giving the turnkey to adapt. The metaphor is disturbing and thought-provoking.

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M : Soufiane travaille et réfléchit beaucoup sur l’idée de survivance. Il utilise comme matière d’étude l’image du palmier pour conceptualiser toute une histoire que l’on peut retracer avec : le colonialisme, le moyen Orient, la force et la persévérance de ces matériaux. Il travaille sur l’idée du cycle de vie de cette plante avec une série de Polaroid qui montrent les différentes étapes d’existence d’un petit palmier. Non seulement on y voit l’avancement du dépérissement du végétal dont Yasmine parle, mais on peut constater aussi comment les photos sont abîmées de plus en plus lors qu’on tourne notre regard vers la droite. L’incoercible phénomène séculaire naissance-vie-mort est représenté par un parallélisme concept/matière. Comme un cri, dans le vide de cette toile occupée sur sa portion centrale, on peut lire entre les lignes un subtil message qui incite à la vie, à résister aux obstacles et au passage du temps, le palmier fossilisé perdure en tant que simulacre de ce qui était.

Soufiane works and research a lot on the idea of survival. He uses the image of the palm tree to narrate a more complex story, dealing with differents subjects: the colonialism, the Middle East, the streght of this material as a metaphor. Soufiane visualises the idea of the palm tree’s life cycle, recourring to a series of Polaroid that progressively get more blurried and jaded as the tree gradually gets older and dies. The inexorable process of birth-life-death is represented by a parallelism in between concept and images. Like it was shouting out loud, in the emptyness of this canvas filled only in its middle portion, we can barely hear a whispered message prompting to life, the fossilized palm tree still holds on like a simulacrum of what has been.

La majorité des travaux montrés par Soufiane sont des intentions, des mise-en-trois-dimensions de concepts et réflexions, de visualisations. Comme l’art conceptuel nous a bien appris, on ne voit plus la nécessité de voir des pièces finies, l’idée est le coeur du travail artistique, au delà de l’habilité manuelle de l’artiste dans sa réalisation. Soufiane utilise des morceaux pris de la réalité quotidienne des journaux, des photos historiques, des outils simples et il les manipule pour faire dévier leur sens vers d’autres formes de pensée. Il expérimente différents moyens pour exprimer ses messages, souvent en lien direct avec sa situation personnelle complexe : sa nationalité marocaine et son rapport avec la France, les distances géographiques vues parfois comme métaphores de la distance entre cultures et sa relation avec le passage du temps.

The most of the works Soufiane showed us represent intentions, a 3D representation of concepts and reflexions, of visualisations. As conceptual art teaches, we don’t see anymore the necessity of having full finished pieces, the idea is the core of the art work, far from the strictly personal artistic ability in the realization. Soufiane cuts parts of his everyday life to create his pieces, from newspaper to historic photographies, simple tools turns into specific art objects after his manipulation. He experiments new forms of medium to express his thoughts, seldomly connected with his complex personal situation: his moroccan nationality and his relationship with France, geographical distances often saw as metaphors of a distance inbetween cultures, its vision on the passage of time.

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Soufiane Ababri participe au cycle des Secrets pour le KSAT#6 et présentera un travail en commun avec la commissaire d’exposition Karima Boudou que nous vous présenterons dans un prochain article.

Ne manquez pas de découvrir son travail dans les prochains mois à venir et dans notre prochaine publication. En attendant nous avons demandé à Soufiane de nous faire part de son secret. Le voilà :

Soufiane Ababri will take part to the next KSAT#6 cycle about Secrets, presenting a work elaborated with curator Karima Boudou, that we’re going to present you in a next article.

Do not miss the opportunity of checking out his work in the next months and in our publication. Meanwhile, we asked Soufiane to share with us its secret. Here it goes:

 

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